Je m’appelle Alois

« La façon dont on prend en charge une personne dépend de la façon dont on la regarde, l’envisage, la perçoit ».

Il y a quelques temps on m’a diagnostiqué une « maladie d’Alzheimer », je l’ai appris en entendant le médecin en parler à ma fille, mon oreille est saine. J’ai regardé sur le gros livre de médecine que j’ai à la maison, origine inconnue, évolution variable, diagnostique difficile traitement inefficace.

Drôle de maladie dont on ne sait rien ou presque.

Il y a deux mois je suis sorti chercher mon journal comme à mon habitude, il y avait des travaux sur mon chemin habituel et je me suis perdu, on a parle de « fugue », la dernière fugue j’avais 17 ans, je suis parti avec une copine, quand je suis rentré ma mère m’a sauté au cou, aujourd’hui ma fille m’envoie en neurologie.

A l’hôpital on m’a demandé en quelle saison on était, j’ai dit au hasard l’hiver. Mais pourquoi, est-ce important ? Sans doute que tous ces gens avaient perdu la mémoire. Une nuit j’ai crié après l’infirmière, j’avais envie de faire pipi et je ne savais pas où faire, il faisait noir. J’ai attendu et crié encore, je me suis levé et j’ai ouvert la porte d’entrée de ma chambre. Au matin on m’a demandé de m’asseoir au fauteuil et on m’a attaché, il parait que j’ai fait une crise d’agitation cette nuit. On m’a donné des gouttes dans un verre d’eau, j’avais soif et j’ai bu.

La suite je ne me souviens plus, il parait que je perds la mémoire, vaguement je revois une aide soignante qui me change la couche et mon verre d’eau loin de ma main.

Régulièrement on m’a demandé en quelle saison on est, je ne réponds plus, je n’ai plus de mots pour le dire, dehors il neige.

On m’a transféré dans un service « spécialisé » ou il y a plein de gens comme moi, mes nouveaux amis. Je ne fais plus de crise d’agitation ni de fugue, il parait que je « déambule » je cherche sans arrêt la porte de sortie, j’aime bien la neige, je veux la toucher. On me donne des gouttes, on me change la couche et je déambule. Je ne suis plus malade « Alzheimer », je suis « dément ».

Aujourd’hui c’est atelier poterie, hier c’était atelier cuisine, je rêve de mon atelier, mes outils m’attendent, je ne les reverrai jamais. J’ai fait un vase en terre, on m’a félicité, je l’ai peint en bleu, j’aimerai voir la mer, je déteste la poterie, mes mains sont sales. Tout à l’heure on m’a montré une image avec un bateau et on m’a demandé ce que c’était je sais bien que c’est un bateau, j’ai dit un fauteuil.

C’est normal je suis dément, j’ai les gouttes c’est la preuve. C’était un atelier mémoire, même la mémoire a ses ateliers, la fille qui m’a montré le bateau savait elle que c’était un bateau ; elle me l’a dit. C’est bien elle a une bonne mémoire. C’est une drôle d’usine ici ; beaucoup d’ateliers.

Un jour j’ai regardé les plantes vertes, il n’y avait pas de terre et elles ne perdaient jamais les feuilles, les fleurs étaient toujours belles, j’ai entendu quelqu’un dire «  heureusement que c’est du plastique il les aurait déjà mangé », c’est normal je suis dément je mange les fleurs.

J’ai des amis qui comme moi qui tournent en rond, on a même aménagé un couloir de déambulation dans cette usine, ils sont sympas ici, au bout du couloir il ya un rond pour mieux prendre mon virage au cas où j’irai trop vite pour aller voir la neige.

Un jour j’ai quitté cet endroit, j’ai dit au revoir aux copains. Je suis arrivé dans un autre établissement.

Sur la porte c’était noté « unité oblivio ».

Aujourd’hui je n’ai plus de goutte, je suis libre, si je n’ai pas faim je ne mange pas, si je ne veux pas me laver je ne me lave pas. Je sais ou est ma chambre et ses toilettes.

ça sent bon chez moi, le gâteau.

Je suis redevenu un homme, avec ma dignité je n’ai plus envie de fuir et si je déambule c’est pour ouvrir la porte du jardin et enfin regarder les fleurs des cerisiers.
C’est le printemps.