PROJET ARCHITECTURAL « OBLIVIO »

Le projet « Oblivio »

Lors de ma première rencontre avec Dominique HERBERT, celui-ci me demanda : Ne pensez-vous pas, comme moi, que l’architecture puisse avoir des vertus thérapeutiques ? »
L’intuition du thérapeute rejoignait ma conviction d’architecte.
Depuis, nous travaillons sur le projet « Oblivio » dont j’expose ci-dessous les principales caractéristiques.

La politique actuelle, dans le traitement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer est, autant qu’il est possible, le maintien à domicile.

A première vue, ceci semble une aberration. En effet, le domicile ne dispose ni des commodités (caractéristiques fonctionnelles et techniques), ni des services permanents (personnels qualifié) d’un établissement de santé. Il est donc, au sens strict, un espace « inadapté ».
Pourtant, à y regarder de plus près le domicile, « la maison » possède un caractère essentiel, incompressible et inaltérable : C’est le LIEU par excellence du fonctionnement humain.
Le domicile est l’espace des rituels, des habitudes, des affects et des souvenirs.
Il est l’essence même du vécu, ce que je nomme « l’album photo en trois dimensions ».
C’est à la fois un espace cerné dans la mémoire de chacun, quantifié et qualifié, approprié, souvent sublimé.
C’est « chez soi » et tout est dit.

Lorsque l’état de santé des personnes se dégrade, nécessitant un suivi particulier, existent aujourd’hui les « Cantou » espaces sectorisés au sein de maisons de retraite où les patients sont rassemblés, dans un lieu qui, au départ, a rarement été étudié pour eux.

La prétention du projet « Oblivio » est de créer un établissement spécialisé dans le traitement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, établissement conçu en fonction de ces personnes et des spécificités de leur affection. Quitter son domicile, pour une personne souvent âgée, est un déracinement, une rupture avec ses habitudes, ses repères et ses tissus de sociabilité.

Le projet veut retranscrire, dans le cadre d’un établissement spécialisé, les codes fondamentaux de ce LIEU qu’est le «  chez soi » en conserver les valeurs, gage d’une meilleure intégration de la personne à son nouveau cadre de vie. Pour cela, il faut garantir aux patients la possibilité de trouver rapidement des repères « synonymes » du lieu traditionnel de vie et éviter autant que faire ce peu, que la résidence soit envisagée comme un univers « hostile ».
L’essentiel est de permettre l’appropriation des lieux par les patients plutôt que l’adaptation de ceux-ci aux lieux.

La maison, le jardin, le parc

Travail sur l’image culturelle du Lieu et du cadre de vie, le projet « Oblivio » tend à réinstaller les éléments architecturaux dont chacun a assumé la pratique, dont chacun a souvenir, et par là instaurer dans un lieu adapté les fondements formels de l’identification et de la sociabilité, l’architecture devenant acteur du projet de vie élaboré par Dominique HERBERT.

La Maison

Le lieu d’habitat est dans l’inconscient collectif associé à l’image du pavillon entouré d’un jardin, image, archétypale de la maison d’Adam ou paradis. Ce sentiment de pavillon est avant tout déterminé par l’échelle de l’architecture, un « bâtiment à taille humaine » comme il se dit couramment, c'est-à-dire rassurant parce que cernable dans la perception qu’on en a et identifiable comme tel, localisable dans un espace plus vaste.
La création de Maisons, dans le cadre du projet « Oblivio » répond à cette volonté. Ainsi le pensionnaire peut dire : « j’habite la maison aux volets bleus, plutôt que chambre 213, deuxième étage ».

La Maison induit aussi chez le patient des usages connus, dans des espaces déjà référencés par sa pratique antérieure du logement : une cuisine où l’on cuisine où regarde faire où l’on peut prendre son petit déjeuner. Un séjour, avec une cheminée, espace de convivialité, de sociabilité.
Une chambre, avec sortie sur l’extérieur, une salle de bain, partagée avec les autres pensionnaires.
En fait, une maison presque « ordinaire », au plus proche en tout cas de celles qu’on a connu et pratiqué. Ainsi les repères se retrouvent, les habitudes perdurent (les mauvaises aussi), et s’instaure une vie « familiale » propre à chaque maison. Dès le début de l’étude, nous avons convergés, Dominique HERBERT et moi-même sur la nécessité d’une cheminée dans le salon de chaque maison. Conscients des risques liés à son usage en fait limités aux brûlures possibles par une fausses manœuvre, la cheminée nous parait être un élément fondamental, à la fois de convivialité se retrouver auprès et de sensations souvenir des veillées, crépitement du feu, odeurs d’autant que nous nous adressons aujourd’hui à des générations n’ayant eu une pratique de ces rituels.

Le jardin et le parc

Au-delà de la Maison, il ya le Jardin et le Parc.
Le projet, dans sa volonté de créer un LIEU, au sens identitaire et social s’organise autour d’un élément fédérateur central : le Parc. Autour de celui-ci sont implantés les Maisons et leurs Jardins et le bâtiment d’administration. L’une des conséquences de la maladie d’Alzheimer étant la perte des repères spatiaux et la phobie plus ou moins prononcée des grandes étendues, cette organisation géo-concentrique permet de limiter les perspectives, d’évoluer dans un espace jalonné et rassurant. La vue des Maisons sur le Parc et les circulations entre maisons contribue à l’animation de l’ensemble de la résidence, chacun pouvant, de « chez lui » participer à la vie de l’institution.
Jardins et parc doivent, au même titre que l’architecture, être traités avec soin et rigueur afin de contribuer au bien être des résidents.

Le jardin

De petite taille, face au séjour et à la cuisine, fermé sur l’extérieur par une haie basse, le jardin privatif est un « chez soi » extérieur, prolongement naturel de la maison. Partagé avec les résidents de la Maison voisine, il permet une sociabilité élargie dans un espace clos et rassurant, tout en ménageant une vue sur le Parc, c'est-à-dire la vie d’ensemble de la résidence.

Le parc

C’est le centre de la résidence, espace desservant, par les allées, les maisons, et espace de promenade. Au même titre que la cheminée à l’intérieur des Maisons, un élément fédérateur central est crée : la place. Cœur de village, elle permet de se rassembler, de s’asseoir au soleil, d’échanger et discuter entre résidents.
Le parc étudié en collaboration avec T.CHABBERT, architecte paysagiste est agrémenté d’arbres d’essences locales, de fruitiers, d’aromates, voire d’un petit potager, ensemble de végétaux propres à éveiller les sens, à susciter l’intérêt et la curiosité, à prolonger la vie « comme avant ».

Le bâtiment d’accueil

C’est le lieu de la rencontre avec « l’extérieur », le médecin, le psychologue, mais aussi la famille que l’on peut venir accueillir.
Bâtiment largement ouvert sur le parc, et sur les pensionnaires, il n’est pas « la vigie » mais plutôt l’endroit des pratiques « autonomes », chacun pouvant à son gré aller « chez le médecin » rencontrer le personnel administratif ou simplement venir s’installer sur la large terrasse couverte, face au parc.

Architecture, matériaux et couleurs

Le projet veut, par l’organisation qu’il induit, contribuer au bien être des pensionnaires et les maintenir dans un état d’éveil et de curiosité à ce qui les entoure. C’est aussi par son architecture, chaque élément, chaque détail, qu’il prétend apporter sa contribution au concept développé par Dominique HERBERT. Ainsi, le choix de diversifier les matériaux (bois, terre cuite, pierre), les ambiances particulières en fonction des lieux (facilitant l’identification et le repérage) et « réveillent » les sens, affirmant toujours la même volonté de ne pas laisser les patients « s’enfermer » dans leur maladie.

L’environnement

Un tel projet ne peut être implanté ex-nihilo sans prise en compte de son contexte bâti et non bâti. L’inscription du projet dans son environnement, indispensable d’un point de vue architectural et urbain, est aussi un gage d’intégration des résidents dans le tissu social environnant, le projet « Oblivio » devenant un « quartier » du village.

Le célèbre architecte américain Louis KHAN posait ainsi la question à ses élèves : « a qui est destiné un hôpital ? » Et tous de répondre « aux malades ».
Faux.
D’un point de vue d’architecte, ceux qui font usage de l’hôpital, pour qui fonctionne cet établissement sont les chirurgiens, les personnels soignants, les « malades » n’étant que « la matière traitée » dans ce type d’établissement. Le projet « Oblivio » vise à démontrer que le postulat peut être retourné, et le patient, replacé au centre de la problématique, pour son plus grand bien..